jeudi 29 octobre 2009

L'endoctrinement étatiste dans les Grandes Ecoles françaises

On sait que l'enseignement de l'économie en France est assez lamentable. Tout ce que semblent retenir les élèves est que l'intervention de l'Etat est toujours nécessaire (vive Keynes !), et qu'il faut avant tout se méfier du marché, des entrepreneurs, et du capitalisme : la seule entité qui sache mieux que tout le monde, c'est exclusivement l'Etat ! Ou plutôt ses serviteurs, tels des prêtres inspirés ou des dieux omniscients et omnipotents.

Quand j'étais à l'école des Ponts (1978-1981), il y avait un cours d'économie, ou plutôt une initiation à l'économie, qui était sans prétention. Guy Benattar, fonctionnaire au ministère de l'Equipement, X'62, Ponts 67, essayait tant bien que mal de nous initier à l'optimum de Pareto et autres choses ésotériques. Même si l'enseignement n'était pas 100% keynésien, et ne reposait pas exclusivement sur les maths, il était quand même aux antipodes de ceux de l'Ecole autrichienne d'économie (que je ne connus que beaucoup plus tard, et qui étaient totalement ignorés en France). Je me souviens avoir eu une bonne note à une interrogation où l'on nous demandait de proposer des remèdes au chômage en France : j'avais recopié en le paraphrasant le programme de l'Union de la gauche mitterrandienne (plan de relance, dépenses à tout-va et tutti quanti, plan testé quelques années plus tard avec le succès que l'on sait) ! Obnubilés par l'illusion gauchiste, les élèves (dont moi) avaient gentiment reproché à Guy Benattar, à la fin de l'année, de ne pas avoir parlé de l'économie socialiste (le terme d'économie socialiste - quasi oxymore - prête à rire, mais nous pensions sincèrement qu'il existait une autre voie parallèlement à l'économie capitaliste ou à l'économie mixte soviétoïde à la française).

Je suis tombé par hasard sur le cours d'économie actuel, fait aux Ponts par un monsieur Stéphane Gallon, cours d'initiation accessible ici : ECONOMIE GENERALE INITIATION, Année scolaire 2009-2010, Ecole Nationale des Ponts et Chaussées.

En lisant ce cours, on peut juger de l'avancée de l'illusion scientiste en économie. Il suffit de voir comme tout est mathématisé, et comme on prend facilement le modèle pour la réalité. Le biais étatiste apparaît clairement à de nombreux endroits (mais qu'attendre d'autre de ce type d'école ?). Par exemple, page 35 :
A RETENIR EN PRIORITE :
* En pratique, les marchés sont imparfaits : l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire car la concurrence n’est pas assez vive (concurrence imparfaite) ou car elle ne conduit pas à une situation optimale pour la société (défaillances de marché).
* Lorsque le nombre d’agents présents sur un marché est trop petit, ces agents peuvent manipuler les prix à leur avantage, et au détriment de la société dans son ensemble. L’Etat doit favoriser une plus grande concurrence ou contrôler les prix.
* En présence de rendements croissants, le monopole est souhaitable pour l’efficacité productive (monopole naturel) mais il faut prévoir d’en contrôler le comportement. Le monopole naturel réalise des pertes si on lui impose de tarifer au coût marginal (ce qui est pourtant optimal socialement).
* En présence d’externalités, les prix ne suffisent plus à orienter correctement le comportement des agents (exemple type : pollution). L’Etat doit agir (taxes, réglementations, permis).
On appréciera le beau sophisme non sequitur : "les marchés sont imparfaits : l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire". Je renvoie à Wikibéral pour ceux qui voudraient les réfutations de ce point de vue très "orienté", mais hélas très courant en France.

L'auteur critique également ce qu'il appelle le "credo libéral" (qui est en fait plutôt de l'utilitarisme parétien, puisqu'il s'agit dans la définition qu'il en donne de théorèmes de l’économie du bien-être). L'auteur semble penser que l'économie est une science exacte, car il dit que "ce credo repose sur des théorèmes qui ne sont valides que sous certaines hypothèses, parfois fortes". J'imagine qu'à la fin de l'année les élèves croiront avoir appris plein de choses, alors qu'en fait tout a été ramené à des équations, à des fictions depuis longtemps démontées par les Autrichiens comme la "concurrence pure et parfaite", et à un schématisme dont on prétend tirer des conclusions - évidemment toujours dans un sens étatiste. Quand on a comme seul outil un marteau, tout se transforme en clou ! Vous voulez des maths, on vous en donne, car ça corrobore bien la vulgate étatiste ! Il est certain que le matheux, qui voudrait un jour sortir de ce confortable conformisme, risque d'être en manque d'équations s'il lui prend l'envie de lire des livres sérieux comme l'Action humaine de Ludwig von Mises, ou l'œuvre de Hayek (sans aller jusqu'à des iconoclastes comme Rothbard ou Lemennicier)...

L'avantage considérable du point de vue scientiste pour l'enseignant est sa prétention à l'objectivité, car il semble s'appuyer sur une science rigoureuse (en fait, sur un schématisme mathématique tout à fait réducteur). Il permet de qualifier le libéralisme d'idéologie au même titre que le serait le socialisme. Le scientisme adopte en fait, sans le savoir, le même point de vue que les socialistes. Il faut relire Jean-François Revel à ce sujet :
Un malentendu fausse quasiment toutes les discussions sur les mérites respectifs du socialisme et du libéralisme : les socialistes se figurent que le libéralisme est une idéologie. [...] Les libéraux se sont laissé inculquer cette vision grossièrement erronée d’eux-mêmes. Les socialistes, élevés dans l’idéologie, ne peuvent concevoir qu’il existe d’autres formes d’activité intellectuelle. Ils débusquent partout cette systématisation abstraite et moralisatrice qui les habite et les soutient. Ils croient que toutes les doctrines qui les critiquent copient la leur en se bornant à l’inverser et qu’elles promettent, comme la leur, la perfection absolue, mais simplement par des voies différentes.[...]
Toute idéologie est intrinsèquement fausse, de par ses causes, ses motivations et ses fins, qui sont de réaliser une adaptation fictive du sujet humain à lui-même – à ce « lui-même », du moins, qui a décidé de ne plus accepter la réalité, ni comme source d’information ni comme juge du bien-fondé de l’action.[...]
Le libéralisme n’est pas le socialisme à l’envers, n’est pas un totalitarisme idéologique régi par des lois intellectuelles identiques à celles qu’il critique.
Texte complet ici : La mémoire tronquée.

Heureusement, les bons textes se trouvent sur Internet. Pas besoin de maîtriser les mathématiques avancées pour comprendre le fonctionnement général de l'économie. Tout espoir n'est pas perdu pour la jeune génération !

2 commentaires:

Adrien a dit…

S'il n'y avait que dans les grandes écoles, malheureusement cette tendance à la mathématisation et la suprématie de l'état touche l'ensemble de l'instruction française, le sujet fut notamment évoqué par Jean Louis Cacomo:


http://caccomo.blogspot.com/2009/10/le-complot-liberal.html

Ambroise Verney a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.