mercredi 21 mars 2018

Lettre à Matthieu Ricard au sujet d'Ayn Rand et de l'altruisme


Cher Matthieu Ricard,

Je lis depuis longtemps tes différents ouvrages, avec lesquels je suis assez souvent en accord (je suis bouddhiste − mais pas bouddhiste tibétain − depuis presque 40 ans). De mon côté, j’ai écrit un livre (La pensée bouddhiste) qui essaie de proposer une synthèse philosophique des enseignements des diverses écoles bouddhistes.


Je ne suis pas moi-même « randien », seulement « libertarien ». Ton article sur Ayn Rand a attiré mon attention et m’a conduit à formuler diverses remarques que je soumets à ton jugement.

Comme tu le sais, dans toute discussion il faut user des mots, mais sans être pris au « piège des mots ». Je me permets de citer à ce sujet le canon pāḷi :

Un ascète à l'esprit libéré (vimuttacitto) (…) s'exprime (voharati) avec les mots en usage dans le monde, sans être trompé (aparāmasanti) par eux. (Dīghanakha Sutta)

Les mots ont des connotations différentes, variables d’un locuteur à l’autre. Un terme aussi général que celui d’ « idéalisme » aura un sens bien différent d’un philosophe à l’autre, ou d’un essayiste à l’autre. Le terme de « nihilisme » (même quand il n’est pas appliqué au bouddhisme, ce qui est encore trop fréquent !) a différentes significations ; ainsi le philosophe Friedrich Nietzsche l’emploie dans un sens peu commun, et s’en sert pour qualifier indistinctement presque toutes les religions ou philosophies qui ne correspondent pas à la sienne.

Il en va de même pour ce qu’Ayn Rand appelle « altruisme ». En fait, l’altruisme que fustige Rand est une variété d’altruisme que l’on pourrait appeler « altruisme obligatoire ». La définition qu’en donne Rand s’éclaire dès que l’on y adjoint ce qualificatif (que je mets à dessein entre crochets dans la citation ci-dessous) :

Quel est le code moral de l’altruisme [obligatoire] ? Le principe de base de l’altruisme [obligatoire] est que l’homme n’a aucun droit à exister pour lui-même, que rendre service aux autres est la seule justification de son existence, que le don de soi (self-sacrifice) est son devoir moral le plus haut, sa vertu et sa valeur les plus élevées.

Ne confondez pas l’altruisme [obligatoire] avec la gentillesse, la bienveillance ou le respect des droits d’autrui. Ce ne sont pas des prémisses, mais des conséquences, qu’en réalité l’altruisme [obligatoire] rend impossibles. La prémisse irréductible de l’altruisme [obligatoire], son absolu, est le sacrifice de soi, c’est-à-dire : l’immolation de soi, l’abnégation, l’autodestruction, ce qui signifie que le soi représente le mal, et l’abnégation le bien.

Ne vous retranchez pas derrière des questions [éthiques] simplistes, comme celle de devoir donner ou non une pièce à un mendiant. Le sujet n’est pas là. La question qui se pose est de savoir si oui ou non vous avez le droit de vivre sans lui donner une pièce. La question est de savoir si vous devez ainsi justifier votre existence, pièce après pièce, auprès de tous les mendiants qui vous pourriez croiser. La question est de savoir si les besoins des autres viennent au tout premier rang dans votre vie et constituent la finalité morale de votre existence. La question est de savoir si l’homme doit être considéré comme un animal sacrificiel. Tout homme qui se respecte lui-même répondra : non. L’altruisme [obligatoire] affirme que oui.

(Ayn Rand Lexicon : altruism ; la traduction en français est de moi)

Rand ne défend pas un « égoïsme extrême », à moins de considérer que la recherche de l’indépendance, de l’autonomie individuelle, et le refus de forcer autrui à nous assister, soient la preuve d’un égoïsme extrême. Si l’égoïsme consiste à vouloir se prendre en charge et à ne pas peser indûment sur autrui, on ne peut que féliciter Trump ou d’autres politiciens de le promouvoir ! Et ce type d’égoïsme n’empêche pas du tout d’être altruiste, bien au contraire !

Les textes bouddhiques préconisent une « éthique de réciprocité » : on devrait aimer autrui comme soi-même, mais ni plus ni moins que soi-même, sinon on risque de tomber dans de graves déséquilibres (si l’on ne prend pas d’abord soin de soi-même, comment pourra-t-on aider les autres ?). Quelques citations, à nouveau, du canon pāḷi :

A cause du bien-être des autres, quelque grand qu'il puisse être, le propre bien-être de soi-même ne doit pas être négligé. (Dhammapada 166, traduction Prajñānanda).

Celui qui se soucie à la fois de son propre bien (attahita) et de celui d'autrui (parahita), celui-là (...) est le plus haut, le meilleur, le plus éminent, le suprême, le plus noble. (Chavālāta Sutta)

En se protégeant soi-même, on protège les autres. En protégeant les autres, on se protège soi-même. (Sedaka Sutta)

[Celui qui se juge] supérieur (seyya), égal (sadisa) ou inférieur (hīna) [à autrui] (…) ne voit pas les choses comme elles sont (yathābhūtaṃ). (Paṭhamasoṇa Sutta)

Certes, tu pourras m’objecter que le bodhisattva doit se sacrifier lui-même au bénéfice d’autrui, y compris en donnant sa vie s’il le juge bon. Mais le bodhisattva est un type d’être si particulier, sa vocation est si peu ordinaire, que l’on ne peut généraliser sa pratique. Le monde ne peut être constitué que de bodhisattvas ! Et le bodhisattva ne force personne à agir comme lui et à se sacrifier volontairement !

Il faut aussi garder en tête que Rand s’est exilée d’un pays, l’URSS, qui pratiquait cet « altruisme obligatoire » par la violence d’Etat, en nivelant toute différence et en interdisant toute initiative privée au nom de l’égalité et de la justice, fustigeant sans cesse l’égoïsme individuel, prétexte très commode pour opprimer une population. Les Chinois eux-mêmes n’ont-ils pas prétendu faire œuvre altruiste en « libérant » comme on le sait le Tibet ? Faut-il rappeler, face à une idéologie à prétentions altruistes, mais qui a fait une centaine de millions de morts au XXe siècle, que jamais « la fin ne justifie les moyens » ?

J’imagine que ce n’est pas du tout ce type d’altruisme que tu souhaites encourager, qui transforme l’être humain en « animal sacrificiel ». Dès qu’une qualité humaine, aussi belle soit-elle, prétend s’imposer par l’obligation et par la contrainte, elle perd toute valeur éthique. Il n’y a véritablement altruisme que s’il y a consentement des deux côtés, du côté de celui qui donne et du côté de celui qui reçoit.

Le rôle d’un chef politique ne devrait pas être de promouvoir des valeurs morales, mais seulement de veiller à ce que le droit de chacun soit respecté, ce qui est l’unique rôle auquel l’Etat, dans sa forme actuelle, ne peut prétendre se soustraire. La seule éthique que l’on devrait absolument respecter est l’éthique minimale de la non-agression (ce qu’on retrouve aussi dans les préceptes éthiques du bouddhisme). L’altruisme doit être encouragé, certes, mais pas mis en avant comme une obligation individuelle ou comme une norme politique.


jeudi 2 février 2017

La philosophie peut-elle nous aider à vivre ?

La philosophie est une activité intellectuelle assez particulière, si ce n’est étrange. Relève-t-elle de la seule littérature ? de la science ? de la logique ? de l’opinion ? Est-elle totalement rationnelle, ou peut-elle sombrer aisément dans l’idéologie ? Peut-elle nous fournir des certitudes ? Ou simplement nous aider à vivre ?
Au début, on musarde dans le magasin de la pensée. On est séduit tour à tour, au fil des siècles parcourus et des livres feuilletés, par la fortitude des Stoïciens, le scepticisme de Montaigne, l’immatérialisme de Berkeley, le subjectivisme de Kierkegaard, l’absurde des existentialistes. Mais on referme la « Logique » de Hegel ou les ouvrages de Heidegger, assuré que l’on n’a rien compris à ce qui ressemble à une vaine logomachie. On se rassure en apprenant que Schopenhauer tient Hegel pour un charlatan et que nos contemporains considèrent Heidegger comme un crypto-nazi, et qu’en outre ce dernier « n'a jamais compris ce qu'il voulait dire » (selon Marcel Conche).
Littérature, science ou jeu logique ? Schopenhauer, Nietzsche, Cioran, et bien d’autres, sont d’abord des écrivains pourvoyeurs d’alcools forts, ensuite des psychologues, enfin des philosophes souvent profonds, tandis que Spinoza ou Wittgenstein, en apparence philosophes et logiciens rigoureux plutôt que littérateurs habiles, spéculent beaucoup et errent parfois... La frontière entre philosophie, littérature et idéologie paraît bien mince, tout compte fait.
Passé l’âge des admirations juvéniles, on cherche quelque chose d’un peu plus consistant.
On tombe un jour sur l’avertissement de Revel : « un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. » On commence alors à se méfier de la magie du langage, du réalisme naïf que celui-ci implique souvent, et de toutes les constructions élaborées qui s’érigent dessus – sans parler des « démonstrations » fallacieuses qui pullulent. On doute, avec Revel, que Descartes soit le seul philosophe à être inutile et incertain, tant les « systèmes » prolifèrent autant que les Weltanschauungen les plus étranges. On comprend que la vraie philosophie est moins destinée à donner des réponses qu’à poser des questions. Les questions elles-mêmes peuvent être souvent mal posées, absurdes, sans objet, et les réponses obtuses, dogmatiques, religieuses, évasives ou incompréhensibles. La « fumisterie intellectuelle » dénoncée par Russell prolifère depuis les sophistes grecs jusqu’aux scolastiques médiévaux adeptes des causalités transcendantes réfutées par Kant. La leçon de Pyrrhon puis de tous ces héritiers lointains des Sceptiques que sont Hume, Kant et les philosophes analytiques, porte au désenchantement à l’égard de certaine activité intellectuelle, y compris à l’égard de la science officielle, « la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses », selon Paul Feyerabend.
Comprenant que notre époque est, comme le dit Edgar Morin, celle d’une « conscience de la destruction des fondements de la certitude » (tant au plan religieux que scientifique), on prend de plus en plus ses distances à l’égard du marécage des opinions, et l’on recherche dans la philosophie d’abord des thèmes de réflexions, des lignes directrices pour de futures investigations, et même une aide pour mieux vivre, après avoir renoncé définitivement à y trouver des vérités absolues. C’est ainsi que nous comprenons la métaphysique, qui n’est donc pas une science, mais un lieu de confrontation des arguments.
Un fil rouge a été pour moi le phénomène de la volonté, examiné notamment dans le cadre de l’idéalisme allemand (mais pas seulement). Non comme principe ontologique, fondement réel de l'être et des choses, mais comme clé explicative, ou interprétation (au sens de Nietzsche). La volonté individuelle se pose comme point de départ obligé de toute réflexion économique, politique, métaphysique ou éthique, sans que l’on affirme pour autant un libre arbitre de cette volonté (cette dernière hypothèse métaphysique très forte est refusée, avec raison, aussi bien par Spinoza que Schopenhauer ou Nietzsche).
La volonté se décline selon différents aspects, qui vont du conatus spinozien au vouloir-vivre de Schopenhauer, l'Unique de Max Stirner ou la volonté de puissance de Nietzsche, le désir ou la pulsion freudienne, etc. La vie sociale peut alors être réinterprétée comme intersubjectivité, affrontement ou interaction des volontés individuelles entre elles : le marché ou l’association seraient des modes d'interaction pacifique des volontés (au contraire de la guerre) tandis que l’État serait l'instrument d'une volonté coercitive arbitraire, prétendument générale mais à la discrétion des puissants du moment. En économie, la valeur serait une mesure du désir des volontés, et la croissance, la création de valeur, seraient illimitées, comme l'est le désir. La destruction créatrice traduirait seulement les fluctuations de la volonté dans sa recherche de satisfaction.
Adopter la volonté comme source de réflexion conduit naturellement à la praxéologie et à l’éthique. Le consentement individuel, critère pratique justifié par une relation très étroite entre ces trois disciplines que sont droit, éthique et métaphysique, déguisé éventuellement sous le concept de « droit naturel », peut devenir la clé de voûte théorique de la vie sociale, alors qu’en pratique c’est la violence, légale ou non, qui règle tout. De là un idéal libertarien toujours plus actuel, à la fois utopique et rationnel, qui risque, face à la réalité étatique de la loi du plus fort et à l’aveuglement des populations, de rester longtemps dans son paradis platonicien et de ne jamais se concrétiser.
La volonté est indissociable d’un autre phénomène : la conscience, si bien que les deux sont associés/dissociés par les philosophes (volonté et représentation chez Schopenhauer, intention et conscience dans le bouddhisme) ou confondus sous un seul concept (pensée chez Spinoza, intentionnalité chez les phénoménologues). La « philosophie transcendantale », aboutissement de l’idéalisme le plus rigoureux (d’autres diront le moins fantaisiste), est la tendance philosophique qui affirme le primat de la conscience (sans pour autant en faire un principe ontologique et un monisme). La conscience est la réalité la plus immédiate qui nous soit donnée, la réduire à un épiphénomène est une aberration qui conduit la connaissance dans une impasse.
Le prolongement métaphysique de la question de la volonté nous mène à la croisée des chemins, à la question existentielle. La volonté/conscience étant « prise » et même emprisonnée dans le processus d’individuation (on ne rencontre jamais une « volonté cosmique » ni une « volonté générale », mais uniquement des volontés individuelles, séparées dans le temps et l’espace, antagonistes ou coopératives), l’individu est ainsi confronté à un dilemme téléologique, à une urgence concernant son propre être et sa destinée : soit affirmer cette volonté dans le périmètre (limité) où elle s’exerce, soit la nier (je ne détaille pas ici les raisons derrière ces choix). Le premier choix est celui de Nietzsche (auquel on peut rattacher les hédonistes, les positivistes, et la majorité des philosophies et des religions positives), le second celui de Schopenhauer ainsi que des pessimistes, de la philosophie indienne, des ascétismes de toutes sortes. Je développe ce dernier thème dans ses aspects théoriques et pratiques dans mon dernier livre, où j’expose le traitement radical que le bouddhisme, métaphysique sceptique et pratique, opère de ce point de vue. Certains pourraient parler d’un nihilisme transcendantal, qui juge la vie « courte, brutale, insipide » (Roland Jaccard), et qui refuse l’éternel retour nietzschéen pour préférer un éternel départ...
Même si l’effort pour surmonter l’absurde est souvent périlleux, la philosophie (antique ou moderne, continentale ou non) peut nous aider à vivre, c’est incontestable : elle nous offre certes des raisons de désespérer, mais en même temps elle nous enlève nos illusions les plus chères pour affiner notre vision du monde et mieux éclairer notre chemin.

Auto-bibliographie :
- Faut-il avoir peur de la liberté ? - Le libéralisme en 21 questions, 2012 (gratuit sur site de l'Institut Coppet)

dimanche 6 novembre 2016

Un débat entre Extropian et Conservator

(petites réflexions décousues sur le transhumanisme)
Conservator : Il semble, cher ami, que notre époque ait procédé à une opportune « rectification des dénominations » : ce qu’on appelait autrefois l’eugénisme s’appelle à présent le « transhumanisme ». Voudrait-on, de cette façon, mieux en cacher l’aspect inhumain ?
Extropian : Le transhumanisme s’intéresse à l’impact que pourraient avoir sur l’être humain les sciences et les technologies (biologie, informatique, nanotechnologies, etc.). Qu’y a-t-il d’inhumain dans ce programme ?
Conservator : Le but semble bien d’améliorer la qualité des hommes, comme on peut le faire pour les végétaux ou les animaux. C’est donc bien de l’eugénisme, une pratique dont l’histoire a rapporté les dégâts en Allemagne nazie, au Japon, en Chine, etc.
Extropian : La différence est que le transhumaniste n’envisage pas des programmes étatiques, donc coercitifs et imposés de force à une population, mais des choix individuels, libres et raisonnés. L’homme a toujours cherché à s’améliorer, lui-même ou sa descendance. Que trouver à y redire ?
Conservator : Pourquoi l’individu aurait-il le droit de pratiquer ce qu’on refuse aux Etats ? En quoi serait-il moins monstrueux, par exemple, de permettre à certains parents de modifier les gènes de leurs enfants pour produire des esprits supposés supérieurs qui, de plus, allons jusqu’au bout de la tentation eugénique, n’auraient aucun défaut physique ?
Extropian : Je ne comprends pas ces réticences. Cet « eugénisme » est pratiqué tout le temps, de façon naturelle, par le simple choix d’un partenaire ou d’un conjoint. Se marier, c’est déjà pratiquer une sélection génétique. Au lieu de compter sur le hasard pour avoir des enfants intelligents et athlétiques, on espère utiliser la science pour mieux atteindre le but souhaité.
Conservator : Vous voulez forcer la main de la nature pour créer un être humain qui corresponde à l'image idéale que vous en formez. Il ne faut pas modifier la nature humaine, c’est pour moi une entreprise totalitaire.
Extropian : Vous donnez un peu vite dans l’incantation et dans l’imprécation. D’abord qu’est-ce que la nature humaine ? Il y a certes une nature humaine dans le sens où un homme diffère d’un chien ou d’un caillou, mais il n’y a pas de nature humaine si par là vous entendez quelque chose de permanent, de figé pour toujours. L’homme d’aujourd’hui n’est pas le même que celui d’il y a des milliers ou des millions d’années. Il est en perpétuelle évolution. S’interdire de modifier la nature humaine, c'est se priver des moyens d’accroître nos performances ou de préserver notre vie face à de futures menaces, c’est aussi se priver d’une plus grande diversité génétique.
Conservator : Ce n’est pas libéral puisque vous imposez vos choix aux êtres ainsi « modifiés ».
Extropian : On impose toujours nos choix à nos enfants, ne serait-ce qu’en se mariant avec un(e) blond(e) plutôt qu’avec un(e) brun(e), en leur inculquant une religion donnée, en leur faisant apprendre une langue ou le piano, en les envoyant dans telle école plutôt que dans telle autre, etc.
Conservator : Le principe de précaution devrait s’appliquer, de façon à interdire ces entorses douteuses à la loi naturelle dont on ne sait quelle peut être l’issue finale.
Extropian : Le principe de précaution suppose que l’inaction n’aurait jamais de conséquence fâcheuse, alors que l’action pourrait en avoir. S’il avait été appliqué, on n’aurait trouvé ni le feu, ni le moteur à explosion, ni les antibiotiques, ni pratiquement aucune des inventions dont nous ne pourrions nous passer aujourd’hui. Je lui préfère un « principe de proaction » : c’est la liberté d’innover qui nous fait progresser, et non le refus du risque.
Conservator : Je maintiens que c’est une mentalité totalitaire qui est à l’œuvre, une mentalité qui n’a rien à envier aux pires exactions de certaines dictatures du XXe siècle. C’est un « homme nouveau » en éprouvette que vous voulez créer.
Extropian : Non, car le but n’est pas « d’améliorer la race humaine », ce qui serait une vision collectiviste et constructiviste que je rejette autant que vous. Je professe ici un progressisme libéral qui peut probablement choquer certaines personnes adeptes d’une éthique particulière, d’une éthique conservatrice ; cependant, cette volonté progressiste est tout à fait respectable et conforme à l’éthique minimale du libéralisme, qui consiste à ne pas agresser autrui dans sa propriété ni dans son intégrité physique.
Conservator : Manipuler les gènes d’un enfant à naître, ce n’est pas attenter à son intégrité physique ?
Extropian : Pourquoi, si l’intention est de lui éviter certaines maladies ou malformations, ou de lui conférer certaines qualités physiques (voire mentales − à supposer que ce soit possible, car le postulat matérialiste qui suppose que les qualités intellectuelles reposeraient exclusivement sur la génétique n’est pas prouvé) ? En outre, vous avez tort de vous focaliser exclusivement sur ce qui se passe avant la naissance. Des modifications génétiques pourraient très bien, un jour, être introduites après la naissance, permettant à l'individu de déterminer par lui-même s'il les souhaite ou non. Le degré de « science-fiction » de ces deux types de spéculations (manipulation avant naissance ou après naissance) est sensiblement le même.
Conservator : Je crois que vous fermez un peu trop vite les yeux sur les conséquences sur autrui de vos actes. Vous demandez une liberté maximale dans ce redoutable domaine de l’eugénisme en oubliant la responsabilité qui accompagne nécessairement cette liberté. Certains désaxés pourraient très bien vouloir engendrer des monstres, ou des sortes d’esclaves qui seraient à leur service. Car l’homme est égoïste.
Extropian : Une technologie est neutre en elle-même, elle peut toujours être utilisée dans un sens ou dans un autre. En outre, la génétique ne détermine pas de façon absolue ce que sera l’être après sa naissance. Ce dernier pourrait d’ailleurs aller plus tard en justice demander réparation pour des torts qu’il subirait de par des choix génétiques clairement stupides et préjudiciables opérés par ses géniteurs.
Conservator : Mais pourquoi voulez-vous jouer au démiurge ? N’est-ce pas de l’arrogance, ou pire, de l’hubris ?
Extropian : La modification de l’homme relève aussi de sa recherche du bonheur.
Conservator : Une recherche sans doute illusoire, car il n’échappera jamais à la souffrance, à la maladie et à la mort.
Extropian : Certes ! Je ne partage pas les délires de certains sur l’immortalité ou sur la toute-puissance que promettrait on ne sait quelle technologie avancée encore inexistante. Mais il n’y a aucune raison de s’opposer à de potentiels progrès technologiques, n’y d’imposer à autrui une éthique conservatrice, ennemie de la nouveauté voire de la transgression, seule façon d’avancer dans la nuit de l’ignorance et de l’incertitude. Libre à vous de penser que la nature humaine est sacrée, intangible. Mais laissez faire comme ils l’entendent ceux qui ne partagent pas ce point de vue.

mardi 12 avril 2016

Zarathoustra et l'étatiste

Zarathoustra s’était retiré dans la montagne quand il fut abordé par le Fou. Le Fou parla ainsi.

« O Zarathoustra, écoute ma sagesse et suis à la lettre mes injonctions !
- Ma religion est tellement bonne que je dois te l’imposer, pour te sauver malgré toi !
- Ma solidarité est tellement belle que je dois te voler ton argent pour en faire profiter tout le monde et te rendre moral malgré toi !
- Mon appareil d’État est tellement grandiose que je dois lui donner tous les pouvoirs pour te faire sentir combien tu es faible !
- Ma législation est tellement juste et tellement progressiste que je dois chaque jour la compléter en y ajoutant des centaines de lois et d’articles de lois pour te conduire dans le plus magnifique des dédales juridiques !
- Ma société est tellement bien organisée que tous admirent ma planification impeccable !
- Ma centralisation est tellement efficace que je sais tout sur tous, et que je veille à ce que rien n’échappe à mon regard bienveillant !

Prosterne-toi, ô Zarathoustra, car je suis le Maître des maîtres, le seul dieu dont le cadavre remue encore aujourd’hui, impavide Moloch et Léviathan tout-puissant, je suis ton État ! »

« O Fou, retourne dans ton hospice, je ne doute pas que là-bas, parmi tes congénères, tu trouveras des oreilles plus complaisantes que les miennes, et des échines plus soumises, sur lesquelles tu pourras exercer ton esclavage ! »

Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes, tandis que le Fou repartait rejoindre les siens.

dimanche 10 janvier 2016

Un libéralisme étatiste ?

Dans le dernier numéro de La Nation (journal bimensuel de la Ligue vaudoise), Olivier Delacrétaz soutient l'idée (originale) que le libéralisme conduit à l'étatisme.

Exemple bien connu : si vous ouvrez les frontières aux produits agricoles, les agriculteurs suisses, qui ne sont pas compétitifs par rapport au reste du monde, vont disparaître. Il faut donc l'intervention de l’État pour empêcher les produits concurrents d'arriver sur le marché suisse (ou pour les taxer tellement qu'ils perdent tout intérêt). Le libéralisme excessif conduit à l'étatisme !

Ce raisonnement est en réalité de type collectiviste et corporatiste : il y a d'un côté les agriculteurs suisses, de l'autre les consommateurs suisses et les agriculteurs des autres pays. On décrète arbitrairement qu'il faut protéger les uns (les agriculteurs suisses) des autres, consommateurs suisses (supposés cupides) qui ne voient que le rapport qualité/prix, et agriculteurs des autres pays qui pratiqueraient une "concurrence déloyale".

Mais pourquoi devrait-on privilégier les uns aux dépens des autres ? Pourquoi le consommateur ne devrait-il pas avoir de liberté de choix ? Pourquoi interdire l'arrivée de produits meilleurs ou moins coûteux ? Si les produits suisses ne sont pas bons ou sont trop coûteux, c'est une violence faite au consommateur que de lui interdire une alternative. Et si les produits suisses sont réellement de bonne qualité, on peut présumer que le consommateur saura faire le bon choix de lui-même.

Dans tous les cas, si l'agriculture suisse mérite d'être soutenue, ne serait-ce que par patriotisme, le consommateur n'hésitera pas à le faire sans qu'on lui force la main (ou le porte-monnaie). Et si au contraire elle se complait dans la protection étatique, c'est lui rendre un bien mauvais service que de la conforter dans une médiocrité aussi facile en l'empêchant d'explorer de nouvelles pistes et de faire jouer la loi des avantages comparatifs. La social-démocratie, aussi bien que la "tendance libérale modérée", c'est le choix du marécage, de l'immobilisme, de l'oppression douce au nom de principes collectivistes.

mardi 7 juillet 2015

Pourquoi tout va si mal...

La société est rongée par deux cancers : la politique et son rejeton la démocratie.

- Les hommes de l’État décident en toute irresponsabilité et dépensent à tous vents, ce ne sont pas eux qui paieront les dégâts / la facture.

- Les citoyens ne craignent pas le surendettement de l’État, comme cela se trouve réparti sur un grand nombre de contribuables, ils espèrent en tirer plus de bénéfices (État-providence) que de coûts (impôts pour rembourser la dette).

- Les créanciers et banquiers ne craignent pas de prêter à des insolvables, ils ont comme caution surtout l'argent des déposants, et les hommes de l’État viendront s'il le faut à la rescousse avec le "too big to fail"...

- Les banques centrales ne craignent pas de faire marcher la planche à billets pour que le jeu de chaises musicales continue jusqu'à l'effondrement final. Il n'y a rien que la fausse monnaie ne puisse régler - au moins à court terme.