lundi 9 janvier 2012

Un livre d’été : « Blythe Masters » ou l’Apocalypse de tous les DAB...

Publié le 29/07/2011

Par Thierry Falissard

C’est via le site de Claude Reichman que j’ai découvert le livre de Pierre Jovanovic dont l’énigmatique titre « Blythe Masters » est explicité par le sous-titre : « la banquière de la JP Morgan à l’origine de la crise mondiale. Ce qu’elle a fait, ce qu’elle va faire ».

Claude Reichman, libéral conservateur et pourfendeur bien connu du monopole franco-soviétique de la Sécurité sociale (notamment en matière d’assurance maladie), a coutume d’inviter des personnalités atypiques, délaissées par les médias grand public. Ses émissions sur ReichmanTV, bien que filmées, tiennent plus de l’émission radio, ce qui est fort commode pour les nostalgiques de la TSF qui ne se soucient pas de l’image et n’ont pas la TV…

Pierre Jovanovic, que Reichman a reçu le 4 juillet (émission ici et ici), est un auteur jusqu’ici plutôt connu pour son mysticisme angélique, ce qui est son droit le plus strict. Il s’affirme libéral, ce qui ne l’empêche pas de céder assez souvent à la tentation facile, bien française, d’assimiler libéralisme et malhonnêteté foncière, voire loi du plus fort. Il tient un blog de l’Apocalypse financière qui est paraît-il censuré par les banques.

Si donc vous aimez les romans horrifiques qui mêlent haute finance et politique, avec une grosse louche d’Armageddon, le « Blythe Masters » de Pierre Jovanovic est le livre d’été qu’il vous faut ! Un commentaire sur Amazon parle joliment de « Da Vinci Code version économie ». Ce livre assez racoleur, qui fait tantôt dans le « people » tantôt dans l’horreur économique, avec une certaine part de vérité (voire une grosse part, avouons-le), est à lire absolument si vous détestez les banquiers, ou si vous aimez les théories du complot.

Si vous persistez à ne pas vouloir le lire (pour ne pas gâcher davantage un été déjà assez pluvieux), je puis vous le résumer en quelques mots : madame Masters, Blythe de son prénom (prononcez à l’anglaise : /ˈblaɪθ/) est une sulfureuse banquière de la JP Morgan (alias la « fée Morgan »), mi-mathématicienne mi-démon, qui a inventé des « armes financières de destruction massives » via des mathématiques byzantines et la bénédiction complice de l’establishment financier. Ces « credit default swaps » (CDS) honnis, auxquels est consacrée une bonne partie du livre, vont in fine permettre aux banques de réduire en esclavage la population de la Terre toute entière.

Qu’est-ce qu’un CDS ? Le livre explique assez bien un mécanisme qui est complexe. Cela fonctionne en apparence comme une assurance. L’acheteur d’un CDS veut se protéger d’un risque, tel qu’un non-remboursement de crédit (« crédit » est à prendre au sens large : il ne s’agit pas seulement de crédits immobiliers comme les fameux subprimes, mais aussi d’obligations d’États ou d’entreprises). Il achète une « assurance » à un vendeur qui promet de couvrir le risque contre un paiement récursif (analogue à une prime d’assurance). Premier problème : le vendeur de cette assurance n’a aucune obligation prudentielle de réserves, contrairement aux assureurs classiques − il n’est pas forcément capable de couvrir le risque. Le second problème est que cette « assurance » encourage la prise de risque du côté de l’acheteur, le bien mal nommé aléa moral : si l’acheteur d’une telle « sécurité » est une banque, elle pourra accorder des prêts bien au-delà du raisonnable, qui plus est en contournant la contrainte « bâloise » des 8% de fonds propres. Les réserves fractionnaires, pour la plupart des économistes autrichiens, sont déjà une escroquerie légale, mais certains escrocs ont trouvé encore d’autres moyens de s’escroquer entre eux en toute légalité, par la création monétaire !

Du fait que le CDS est un « papier » qui peut être échangé librement, le procédé, bien qualifié par Jovanovic de « permutation de l’impayé » (default swap), peut servir dans une finalité opposée : l’acheteur ne veut pas réellement se protéger d’un risque (qui ne le concerne pas, et qui finit par être oublié, tronçonné et dilué avec d’autres risques), au contraire il parie sur sa réalisation, et espère toucher le gros lot contre une mise modeste (« effet de levier »). On donne ainsi le droit à quiconque d’acheter une assurance sur un bien qu’il ne possède pas, et dont il souhaite éventuellement la destruction, sans pourtant que cela pose de problème à celui qui vend cette assurance, qui n’a pas forcément l’intention de remplir ses obligations, ni le capital requis pour faire face en cas de sinistre ! À force de s’échanger du risque et de se refiler le mistigri, on finit par ne plus savoir lequel est la dupe de l’autre (ce sont en majorité les banques qui achètent et vendent des CDS, alors que les compagnies d’assurance sont vendeuses).

Le résultat, quand on considère ce qui s’est passé dans la première décennie de ce siècle, est une augmentation sans précédent des crédits, et par conséquent des mal-investissements causés par la création excessive de crédit, avec les résultats catastrophiques bien connus, que décrit la théorie autrichienne. Cela explique la crise des subprimes : les banques, telles de vulgaires États-providence, ont accordé des crédits à des personnes insolvables, avec la complicité bienveillante des pouvoirs publics (car les salauds de pauvres ont des « droits » eux aussi, prétendaient les étatistes), ces crédits se trouvant « assurés » auprès de hedge funds ou autres organismes (tels AIG) qui n’avaient pas les capitaux adéquats pour ce type de risque. L’effet de levier s’inversant, c’est un retour de manivelle douloureux qui s’ensuivit, quelques faillites (salutaires), mais aussi un interventionnisme étatique forcené, collectivisant les pertes et nationalisant les plus gros dépôts de déchets toxiques (si AIG sautait, la Société Générale et d’autres sautaient), et créant toujours plus de liquidités pour prévenir le risque systémique. On a bien oublié l’avertissement de Ludwig von Mises qui laisse comme alternative en ce cas « ou bien d’aboutir à une crise plus tôt par arrêt volontaire de l’expansion monétaire, ou bien plus tard par l’effondrement complet de la monnaie qui est en cause. »

La faute à qui ? Aux banquiers cupides, nous dit Jovanovic, sinon au libéralisme, qui est on le sait un fléau mondial et un gros mot en France. Défaut de régulation, donc ? Pourtant ce ne sont pas les régulateurs qui manquaient, et les CDS ont été avalisés au plus haut niveau des banques centrales et de l’État. C’est un Alan Greenspan piteux qui devra reconnaître plus tard que les banques ont été sous-capitalisées pendant des décennies (leur ratio de réserves aurait dû passer de 8 % à 40 %). Beauté des réserves fractionnaires et de la création monétaire ex nihilo, diront les gold bugs (dont nous sommes et dont fut Greenspan avant de sombrer dans l’opportunisme)…

À la base, un problème de responsabilité, qui aurait pu se résoudre aisément si la finance n’avait pas été acoquinée avec l’État et lavée par les politiciens de toute responsabilité sous prétexte de too big to fail. Le même problème se pose aujourd’hui avec l’endettement excessif des États. Le bouc émissaire tout trouvé, en plus du libéralisme, est aujourd’hui le spéculateur. Or le spéculateur rend service à la société en signalant les mauvais risques, et tant qu’il spécule avec son argent et non celui des autres, on ne peut rien trouver à y redire. Et quand il utilise l’argent d’autrui ou fait de la cavalerie financière, on est dans un autre monde qui est bien éloigné de l’éthique libérale.

Il y a d’autres causes qu’on ne saurait sous-estimer, qui favorisent l’irresponsabilité : d’abord l’illusion mathématique (car le travers scientiste ne se rencontre pas que chez les collectivistes planistes). Jovanovic l’évoque bien, sans évidemment en donner l’explication « autrichienne » : l’imprévisibilité de l’action humaine qui refuse d’être corsetée dans des équations ou des modèles. Les maths sont une construction de l’esprit, certains disent une fiction, et l’on sait bien que la réalité dépasse toujours la fiction…

L’autre cause, qui échappe complètement à notre sympathique doomsayer, la cause fondamentale à notre avis, est l’impossibilité d’arrêter une création monétaire effrénée, en raison de la nature même de la monnaie qu’impose l’État. Si vous aviez une machine à fabriquer des billets de banque aussi vrais que les vrais, refuseriez-vous de vous en servir sous quelque prétexte éthique ? Certainement pas, d’autant plus que votre voisin (la banque d’en face, le pays d’en face) dispose du même type de machine et de beaucoup moins de scrupules.

Dès lors qu’une monnaie ne repose pas (ou plus) sur un bien matériel donné (historiquement, les métaux), mais peut être créée à volonté, il n’y a aucun moyen d’empêcher son créateur d’en abuser. Celui-ci en abusera forcément un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre. Si ce n’est pas par la création directe via le monopole central (création aujourd’hui appelée pudiquement quantitative easing chez l’oncle Sam), ce sera de façon indirecte, par des subtilités bancaires (qu’on les appelle swaps ou autre) qui permettront de contourner les règles prudentielles et de pratiquer le hors-bilan. Certes, l’inflation monétaire qui en résulte s’étale progressivement dans le temps, ce qui fait que l’on ne s’en aperçoit pas, comme la grenouille que l’on ébouillante à petit feu, et que l’on en prend conscience seulement quand il est trop tard, et qu’elle est devenue une hyperinflation weimarienne ou zimbabwéenne. Il vaut la peine de rappeler l’avertissement prémonitoire de Friedrich Hayek, en 1977, concernant l’abandon de l’étalon-or :

Maintenant que cette discipline a été brisée, je ne vois aucun espoir de la restaurer. Pour cette raison, à moins de changements radicaux, la perspective qui est devant nous est celle d’une inflation indéfiniment accélérée, aggravée par le contrôle des prix, suivie d’un effondrement rapide du marché, des institutions démocratiques, et finalement de la civilisation telle que nous la connaissons.

Les fanfaronnades des banquiers centraux, qui prétendent faire aussi bien sinon mieux que l’étalon-or sans nul besoin de la « relique barbare », feraient sourire si elles n’étaient pas aussi lourdes de conséquences. Dans un système de banque libre, on peut présumer que les banques à faible taux de réserves seraient vite éliminées : quelques paniques bancaires de temps à autre y pourvoiraient. On reviendrait alors aux pratiques saines des siècles passés (avec une fourchette de 50 % à 100 % de réserves plutôt que 8 %). Mais dans un système de monopole monétaire, où les irresponsables sont au pouvoir, les erreurs du planificateur central sont payées par tout le monde, et surtout par les plus faibles. Comme le dit le libertarien Ron Paul : « appliquez le système soviétique à l’industrie bancaire, et vous obtenez la FED ».

Si l’hyperinflation et la destruction finale des monnaies décrétées est une possibilité à envisager sérieusement, nous ne souscrivons pas exactement au catastrophisme de Jovanovic, pas plus que nous ne vouons aux gémonies une Blythe Masters qu’il dépeint comme une femme fatale de la finance, entre fascination et détestation. Sa description de banques vampires qui accapareraient les stocks mondiaux de blé, de viande, de gaz, etc. pour les revendre à prix d’or ne nous convainc pas. Pas plus que le chiffre brandi de 55 000 milliards de dollars d’actifs toxiques dans les comptes de ces « mortes-vivantes » − ce chiffre impressionnant (autant que le PIB mondial) ne représentant pas un encours de crédits (le monde est suffisamment surendetté sans cela), mais la taille du marché des CDS (miracle de la cavalerie financière suscitée à l’origine par les banques centrales).

Des livres comme celui de Jovanovic, malgré leurs outrances, sont utiles pour montrer du doigt la fragilité du système actuel. Les gens oublient l’importance de la monnaie ou pensent que le sujet ne les concerne pas, alors que la division du travail, essentielle à une société évoluée, repose d’abord sur une monnaie capable de remplir son rôle. Ces grands criminels, ces pompiers pyromanes que sont les banquiers centraux, au service des États démagogues et à leur propre service, ne font qu’accélérer le surendettement général et, en bons soviétiques qu’ils sont, n’aboutissent qu’à appauvrir la population au profit d’une petite élite.

Quelques lectures pour ne pas pâlir idiot sous les pluies estivales :

mercredi 14 décembre 2011

Justice privée, police privée : rêvons un peu

Un spectre hante la société post-moderne : celui d’un État qui abandonnerait ses prérogatives régaliennes pour les confier au secteur privé, mieux à même de satisfaire les citoyens.

Tout le monde s’accorde à reconnaître que justice et police fonctionnent mal en France.

La justice s’illustre par de retentissantes erreurs judiciaires, certaines font la une des journaux, d’autres, bien plus nombreuses, passent inaperçues. Les délais sont extrêmement longs, les cours sont encombrées, les procédures sont lentes, coûteuses. L’inertie étouffe les meilleures volontés. Les affaires sont vite classées, les peines parfois non exécutées.

La police, quant à elle, a des taux d’élucidation très bas (par exemple 10% pour les cambriolages). Comme la justice, on peut l’accuser d’obéir à des impératifs plus politiques qu’orientés vers la satisfaction du citoyen. Le fonctionnaire moyen, et on le comprend, préfèrera ne pas faire d’excès de zèle, n’ayant finalement rien à y gagner. Mieux vaut infliger des amendes aux honnêtes gens et leur grignoter petit à petit leur permis de conduire que de s’aventurer dans les zones de non-droit ou jouer les petits soldats dans certaines banlieues chaudes.

Le citoyen finit par comprendre que ces institutions et organisations chargées de le protéger sont d’abord à leur service, avant d’être au sien. Ainsi il s’en détourne autant qu’il le peut. Hélas, il n’a pas le choix, puisque l’État maintient un monopole des plus stricts dans ce domaine.

Il serait temps de considérer que la justice et la police sont des services comme les autres, au service de clients, justiciables ou plaignants, qu’il importe avant tout de satisfaire. D’autres services bien plus essentiels à notre vie, l’alimentation, l’habillement, la pharmacie (etc.) sont privés, et, sauf à vouloir mourir de faim, vivre nu, ou passer sa vie dans les files d’attente, on n’imagine pas que l’État les prenne un jour en charge. Comme dans les autres secteurs de la vie économique et sociale, la concurrence a du bon. Mieux, elle est le seul moyen de progresser vers une meilleure satisfaction des besoins.

Certes, la justice et la police ont un coût. Les sociétés d’assurance, par leur prise en charge de l’aléa, sont le mieux à même de pourvoir au coût des procédures de justice ou des enquêtes policières. Elles devraient élargir leur champ d’action pour suivre l’ouverture au privé des services de justice et de police (si elle survient un jour - peut-être dans quelques siècles !).

J’entends les objections de ceux qui craignent de voir de tels services confiés au privé. Ne vont-ils pas favoriser les plus riches ? De façon étonnante, on ne se pose pas la question de savoir si, déjà, les plus riches ne sont pas favorisés. Ne peuvent-ils pas, déjà, se payer les meilleurs avocats et donc avoir de meilleures chances de gagner un procès ? Embaucher des gardes du corps, et donc ne pas craindre de se faire agresser par les voyous, comme le commun des mortels ?

Quant aux juges et policiers privés, croyez-vous qu’ils seraient corruptibles ? Davantage que les juges et policiers publics ? Mais qui, dans la situation actuelle, n’a de compte à rendre à personne, si ce n’est à une hiérarchie bien peu regardante ? Dans quelle société le pouvoir des riches est-il le plus efficace : dans celle du maquis juridique, des passe-droits, des grilles des salaires rigides, de l’absence de motivation, ou dans celle où la responsabilité du juge et du policier serait directement engagée, comme c’est ou ce devrait être le cas pour toute personne qui gagne sa vie en offrant ses services à ses concitoyens ?

Le marché, fondé sur l’échange libre, n’est pas l’expression de la loi du plus fort, c’est un champ de concurrence pacifique par lequel le consommateur vote pour le plus compétent. La loi du plus fort existe quand le monopole de la force existe, et c’est l’État qui l’exerce à ce jour. La séparation des pouvoirs est alors illusoire, exécutif et judiciaire étant mêlés de façon inextricable. Les politiciens s’auto-amnistient et certains d’entre eux sont protégés par une immunité scandaleuse. L’administration d’État devient intouchable. Le Léviathan prétend assurer notre protection, mais qui nous protègera du Léviathan ?

Certes, l’ultra-étatisme actuel ne s’avouera pas facilement vaincu, et mon "ultra-libéralisme" (le terme exact serait plutôt "anarcho-capitalisme") semble aujourd’hui ultra utopique, même si la littérature libertarienne a déjà étudié la perspective de confier à la société civile l’ensemble des tâches monopolisées par le « monstre froid » que stigmatisait Nietzsche.

J’ai conscience qu’il s’agit là d’une proposition, ou plutôt d’une simple considération, voire d’une extrapolation, qui est iconoclaste, et totalement irréaliste dans la situation actuelle, où la seule privatisation d’un dinosaure tel que GDF a provoqué des remous à droite et à gauche.

Pourtant, à long terme, il n’y a là rien d’utopique. L’arbitrage privé existe déjà, les polices privées également. Longtemps avant le monopole d’État, les tribunaux étaient privés. Les assurances "assistance juridique" existent déjà pour les particuliers. On reconnaîtra sans doute un jour que le marché est la seule organisation capable de procurer cette séparation des pouvoirs ultime qui garantit les droits fondamentaux de la personne. En attendant, on peut rêver, en espérant que le cauchemar sécuritaire ne vienne pas nous réveiller brutalement.

mercredi 24 août 2011

Les Suisses aussi sont endoctrinés par leur Etat !

Je vis en Suisse depuis un an. On pourrait penser que la Suisse est un pays plus libéral que bien d'autres pays européens, et qu'elle ne soumet pas ses têtes blondes scolarisées à une propagande pro-État effrénée comme c'est le cas en France, où "hors de l'État point de salut".

Eh bien, ici aussi la propagande va bon train. Il ne faudrait pas qu'il prenne aux élèves l'envie de penser par eux-mêmes et de remettre en cause la tutelle étatique, cela ferait naître en eux un scepticisme dévastateur.

Extrait d'un manuel scolaire "Introduction à l'économie politique", de Fouad Serageldine (éditions Les Valangines) :
L'État-gendarme des libéraux a perdu ses adeptes au fur et à mesure que se sont répandus les doutes quant à la fameuse harmonie des intérêts qui règnerait dans une économie vraiment laissée à elle-même. Or ces doutes ne sont que trop justifiés, car une telle économie connaîtrait certainement une dangereuse instabilité et une inégalité sociale exagérée. Aussi admet-on de plus en plus que l’État doit assumer, d'une manière générale, et non seulement en temps de guerre et de crise, la responsabilité de la bonne marche de l'économie.
La pratique montre avec quelle habileté remarquable l’État s'acquitte de cette soi-disant mission de "la bonne marche de l'économie"...

Faites votre choix dans la liste de sophismes qui imprègnent ce texte : pétition de principe, pseudo-élitisme (croyance dans le chapeau magique des étatistes), alibi de l'inégalité, etc.

dimanche 6 février 2011

Ecrit il y a plus de 150 ans... (sur la dette)

Jadis, le support essentiel du trône, c’était la foi ; aujourd’hui, c’est le crédit. Le pape lui-même doit faire confiance à peine davantage à ses croyants qu’à ses créanciers.
Autrefois, l’on déplorait les péchés du monde, aujourd’hui on considère avec consternation les dettes du monde ; de même que jadis on prophétisait le Jugement dernier, on prophétise aujourd’hui la grande répudiation des dettes (σεισάχθεια), l’universelle banqueroute des Etats, espérant secrètement ne pas vivre pour en être soi-même témoin.

(Arthur Schopenhauer)

vendredi 5 février 2010

La perversion du vrai libéralisme et la crise

Par Pierre Leconte (le Temps, mercredi 16 décembre 2009)

La crise risque de prendre des dimensions dramatiques avec l’hyperinflation monétaire, l’hyper-endettement des Etats et l’hyper-spéculation des acteurs financiers

Ce n’est pas le libéralisme, aboli depuis longtemps, mais le dirigisme, généralisé dans la plupart des pays, qui porte la responsabilité des malheurs actuels du monde. En effet, la cause première de la crise actuelle réside dans l’abandon progressif du système monétaire international libéral basé sur l’étalon-or, les taux de change fixes et l’émission monétaire mesurée qui évitait le surendettement public ou privé.

La séquence boom, bulle, krach, structurellement déstabilisante ne disparaîtra pas tant que le dirigisme monétaire ne sera pas abandonné. C’est-à-dire tant que le lien entre l’Etat et la monnaie ne sera pas définitivement rompu, et tant que la monnaie ne sera pas à nouveau gagée sur un étalon réel existant en quantité limitée, accepté internationalement, qui ne soit pas durablement manipulable (comme l’or par exemple). Que ce manipulateur soit un Etat ou une institution internationale (le FMI avec ses DTS) ne faisant que déplacer le problème sans le résoudre, puisque c’est le double mécanisme de l’émission de la monnaie de papier et de la manipulation du crédit par les pouvoirs publics qui est intrinsèquement pervers. Tout simplement, ainsi que le constatait Raymond Aron, parce que «lorsque la monnaie cesse d’être un bien réel ou de se référer à un bien réel, elle devient un bon d’achat peu discernable du crédit».

Loin de permettre une sortie pérenne de la crise actuelle, les mesures adoptées pour tenter d’en finir ne font que l’aggraver. Qu’il s’agisse de l’émission ex nihilo d’une énorme quantité de monnaie de papier, ou de la mise en place de plans dits de relance par les Etats qu’ils financent en empruntant toujours plus. C’est en aidant directement les hommes et non pas en maintenant des structures devenues obsolètes que l’on évitera les conséquences les plus dommageables de la crise. Surtout quand les politiques monétaires ultra-laxistes actuelles, constituant il faut bien le reconnaître une colossale escroquerie, conduisent les grandes banques d’affaires et commerciales à spéculer avec l’argent public mis sans contrôle à leur disposition, pour le plus grand profit de quelques-uns de leurs dirigeants, au lieu de le prêter aux agents économiques qui en ont besoin pour produire ou consommer.

Si le lien entre l’Etat et la monnaie était rompu et si la monnaie était autre chose qu’un instrument gagé sur le néant, comme cela existait dans le système de l’étalon-or; les grandes banques d’affaires et commerciales n’auraient pas pu créer toutes sortes de produits financiers toxiques dont la valeur s’est évidemment effondrée, ni ensuite prendre en otage les Etats et les banques centrales exigeant qu’ils leur apportent toutes les liquidités possibles sous le faux prétexte que leur éventuelle faillite se traduirait par l’effondrement de l’économie. En simplifiant, la faute n’est pas d’avoir laissé tomber Lehman Brothers en faillite mais d’avoir maintenu AIG et beaucoup d’autres sous perfusion perpétuelle, pour le plus grand profit de Goldman Sachs par exemple. Le principe suicidaire du «too big to fail», producteur de ploutocratie, n’est pas seulement antidémocratique mais aussi antiéconomique.

Non seulement les politiques monétaires actuelles, en particulier de monétisation des obligations d’Etat, de fixation à zéro des taux d’intérêt à court terme ou d’expansion sans précédent des bilans pourris de la Federal Reserve US ou de la Banque d’Angleterre, sont en train de détruire les monnaies; mais encore conduisent à toutes sortes de bulles artificielles (des actions, aux obligations et aux matières premières), tout en créant les conditions de l’hyperinflation. On constatera bientôt que les remèdes administrés au malade ne l’ont pas guéri mais sont en train de le tuer. Ce qui n’est pas étonnant puisque, historiquement, toutes les monnaies de papier sans exception ont fini par voir leur valeur chuter à zéro puis par disparaître!

A ce propos, la plupart de nos contemporains confondent l’inflation, qui est toujours et partout création excessive de monnaie, avec le renchérissement, c’est-à-dire la hausse des prix à la consommation ou à la production, qui n’est pas l’inflation mais seulement sa conséquence. De telle sorte que, dans un premier temps, comme actuellement, l’inflation peut affecter la valeur des actifs financiers (les actions) ou réels (l’or) mais ne pas avoir d’impact rapide sur les prix à la consommation ou à la production tant que la vitesse de circulation de la monnaie ne s’accroît pas ou que sa valeur relative ne s’écroule pas. Mais il ne s’agit là que partie remise puisque, pour les raisons exposées plus haut, l’hyperinflation (tout au moins aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne) est inéluctable si le système monétaire reste inchangé.

Comme il ne faut pas s’attendre à ce que ce soient les Etats qui réalisent cette réforme, parce qu’ils perdraient ainsi la possibilité d’intervenir constamment dans l’économie comme d’avantager ceux qu’ils entendent privilégier, ce seront les acteurs des marchés qui l’imposeront.

Ce qui a déjà commencé avec la hausse de l’or contre la plupart des principales monnaies. Plus l’or montera, et à notre avis son prix atteindra des niveaux encore peu imaginables aujourd’hui, plus les Etats et les banques centrales devront le rétablir comme actif principal dans leurs réserves de change. Ce qui, ipso facto, conduira à la mise en place d’un nouveau système de stabilité comme, au plan des investisseurs privés, à la fuite accélérée des actifs de papier en faveur des actifs réels. Pour ralentir le processus, les Etats pourront toujours fortement imposer la détention d’or, voire le confisquer en interdisant aux particuliers d’en posséder ainsi que Franklin Roosevelt l’a fait aux Etats-Unis en 1933. Sans succès puisqu’il y aura toujours quelque part dans le monde un endroit ou l’on pourra en acheter et en conserver. Mais, auparavant, la crise risque de prendre des dimensions dramatiques avec l’hyperinflation monétaire, l’hyper-endettement des Etats et l’hyper-spéculation des acteurs financiers, qui sont loin d’avoir atteint leur apogée puisqu’elles se nourrissent l’une l’autre.

Nos économistes dits modernes, au lieu de chercher leur inspiration chez John Maynard Keynes, devraient relire Ludwig von Mises, et les autres penseurs de l’Ecole autrichienne, qui nous avait déjà enseigné que «les crises économiques sont provoquées par les politiques monétaires expansionnistes des banques centrales» ou Jacques Rueff, et les libéraux français, qui constatait que «la monnaie est le carburant qui alimente l’inflation. Sans ordre monétaire, il n’y a que ruine et esclavage»!

samedi 7 novembre 2009

Qui est John Galt ?

Ayn Rand - La Révolte d'Atlas.

L'extrait que j'ai choisi montre l'impossibilité du dialogue entre le producteur, qui sait que rien n'existe sans travail ni effort, et le politicien, qui croit qu'il suffit, pour que l'économie aille bien, de l'organiser d'en haut, tout en gardant une sphère politique parasitaire qui serait déconnectée de l'économie.
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— Nous devons préserver le système et ses traditions tels qu’ils le sont. En revanche, nous sommes d’accord pour le faire évoluer. Nous effectuerons les changements nécessaires selon le cahier des charges que vous nous soumettrez. Nous ne sommes pas obtus, théoriques, ou dogmatiques… nous sommes flexibles, au contraire. Nous ferons tout ce que vous nous dicterez de faire. Vous aurez les mains libres, et nous, nous coopérerons. Nous accepterons volontiers les compromis. Nous nous entendrons sur une base gagnant-gagnant. Nous conserverons le contrôle du volet politique, et vous cèderons un pouvoir absolu sur le volet économique. Nous vous abandonnerons les outils de production du pays, nous vous ferons le présent de la machine économique toute entière. A partir de là, vous la ferez fonctionner comme bon vous semble, vous serez aux commandes, vous ordonnerez la publication des décrets… et vous aurez la jouissance de l’ensemble de l’appareil d’Etat pour faire appliquer et respecter vos directives. Nous, de notre côté, nous serons prêt à vous obéir, nous tous, en commençant par moi, jusqu’au bas de la pyramide. Pour tout ce qui relève des questions de production, nous ferons absolument tout ce que vous nous demanderez. Vous vous retrouverez dans une position et avec des pouvoirs similaires à ceux d’un dictateur économique de la nation !

Galt éclata de rire.

Ce fut l’amusement simple que traduisait ce rire qui choqua Monsieur Thompson.

— Qu’est-ce qui vous arrive ?

— Donc, c’est ça, votre idée de compromis, n’est-ce pas ?

— Qu’est-ce que… ? Arrêtez de sourire comme ça !... Je crois que vous ne m’avez pas compris. Je suis en train de vous offrir le poste de Wesley Mouch… et il n’y a rien de plus gros que quiconque pourrait vous offrir !... Vous serez libre de faire tout ce que vous souhaitez. Si vous n’aimez pas les contrôles un peu trop stricts… révoquez-les. Si vous voulez augmenter les revenus de l’Etat et diminuer les salaires… faites voter des décrets l’ordonnant. Si vous voulez accorder des privilèges spéciaux et des abattements fiscaux pour les barons de l’économie… accordez-les leurs. Si vous n’aimez pas les syndicats… ordonnez leur dissolution par décret spécial. Si vous voulez une libre économie de marché… ordonnez aux gens d’être libres de faire ce qu’ils veulent ! Organisez les choses comme bon vous semble. Mais faites venir la reprise. Réorganisez l’économie nationale. Remettez le pays au travail. Faites-les produire. Ramenez vos propres hommes… les hommes d’intelligence et de créativité… les cerveaux. Guidez-nous pour nous aider à retrouver la route menant à une ère scientifique, industrieuse, et de paix et de prospérité.

— Au bout du canon d’un fusil ?

— Bon, écoutez, je… Maintenant, qu’est-ce qui est si foutrement drôle dans tout ça ?

— Allez-vous me dire simplement une chose : si vous êtes en mesure d’affirmer que vous n’avez pas compris un mot de ce que j’ai dit à la radio, qu’est-ce qui vous fait penser que je serais d’accord pour prétendre que je ne l’ai pas dit ?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire ! Je…

— Laissez tomber, c’était juste une matière de rhétorique. La première partie de ceci répond à la question de la seconde.

— Hein ?

— Je ne joue pas à votre genre de jeu, Frangin… si vous en voulez une traduction.

— Est-ce que vous voulez dire que vous refusez mon offre ?

— Exactement.

— Mais pourquoi ?

— Ça m’a pris trois heures, à la radio, pour vous l’expliquer.

— Oh, mais ça c’est juste de la théorie ! Moi, je suis en train de vous parler business, là. Je suis en train de vous proposer le meilleur job de la planète. Vous allez me dire ce qui coince, là-dedans ?

— Ce que je vous ai dit, durant ces trois heures, c’est que ça ne marchera pas.

— Vous pouvez le faire marcher.

— Comment ?

Monsieur Thompson étendit les mains.

— Je ne le sais pas. Si je le savais, je ne serais pas venu vous voir. C’est à vous de le savoir. C’est vous le génie de l’industrie. Vous avez le pouvoir de résoudre tous les problèmes.

— J’ai dit que ça ne pouvait pas être fait.

— Vous pourriez le faire.

— Comment ?

— D’une manière ou d’une autre. Il entendit le rire étouffé de Galt, et ajouta, « Et pourquoi pas ? Expliquez juste pourquoi ce ne serait pas possible ? »

— O.K., je vais vous le dire. Vous voudriez que je sois le dictateur économique ?

— Oui.

— Et vous obéiriez à tous les ordres que je pourrais donner ?

— Implicitement !

— Et bien alors, commencez donc par abolir les impôts sur le revenu.

— Oh non ! s’écria Monsieur Thompson en bondissant sur ses jambes, « Nous ne pourrions pas faire ça ! Ça… ça ne relève pas du domaine de la production. Ça, ça relève du domaine de la redistribution. Comment payerions-nous les fonctionnaires ?

— Mettez vos fonctionnaires à la porte.

— Oh non ! Ça c’est de la politique. C’est pas de l’économie! Vous ne pouvez pas interférer dans les affaires politiques ! Vous ne pouvez tout de même pas tout avoir, non plus !

Galt croisa ses jambes sur le prie-Dieu tout s’étirant plus confortablement dans le fauteuil tapissé.

— On continue ? Ou arrivons-nous au but ?

— Je ne faisais seulement… Il s’arrêta.

— Préféreriez-vous que ce soit moi qui en vienne au but ?

— Ecoutez, dit Monsieur Thompson sur le ton de l’apaisement et en se rasseyant sur le bord de son fauteuil. Je ne veux pas tergiverser. Je ne suis pas bon pour les palabres. Je suis un homme d’action. Le temps nous est compté. Tout ce que je sais, c’est que la nature vous a donné un bon cerveau. Exactement le genre de cerveau dont nous avons besoin. Vous savez tout faire. Vous pourriez mettre le pays sur la voie de la reprise économique, si vous le vouliez.

— D’accord, présentons les choses sous votre angle : je ne veux pas le faire. Je ne veux pas être un dictateur économique, même pas, même pas juste pour le temps nécessaire de donner cet ordre aux gens, par décret, d’être libres… un décret que n’importe quelle personne rationnelle et censée me jetterait à la figure, parce qu’il saurait que ses droits n’ont pas à être tenus, donnés ou reçus avec votre permission ou avec la mienne.

— Dites-moi, fit Monsieur Thompson en le regardant d’un air pensif, « qu’est-ce que c’est que vous cherchez, au juste ? »

— Je vous l’ai dit à la radio.

— Je pige pas. Vous avez dit que vous vous êtes engagé au nom de vos propres intérêts personnels… et ça je peux le comprendre. Mais qu’est ce que vous pourriez obtenir dans le

futur que vous ne pourriez obtenir maintenant, de notre part, servi sur un plateau d’argent ? Je pensais que vous étiez un égoïste et un homme à l’esprit pratique. Je vous offre un chèque en blanc sur tout ce que vous pourriez souhaiter… et vous me répondez que vous n’en voulez pas. Pourquoi ?

— Parce qu’il est sans provisions, votre chèque en blanc.

— Quoi ?

— Parce que vous n’avez aucune valeur à m’offrir.

— Je peux vous offrir tout ce que vous voulez. Tout ce que vous avez à faire, c’est de me dire ce que c’est.

— Vous, dites moi ce que c’est.

— Bon, vous parlez beaucoup de richesse. Si c’est de l’argent que vous voulez… vous ne parviendriez pas à vous faire durant trois fois votre vie ce que je peux vous remettre dans la main dans la minute, à cette minute même, payé cash “au cul du camion”. Vous voulez un milliard de dollars… un joli petit milliard de dollars net d’impôt ?

— Que j’aurais à produire pour vous, pour que vous parveniez à me le remettre ?

— Non, là je suis en train de vous parler d’argent qui sort directement du trésor public, en billets neufs et fraîchement imprimés… ou… ou même en or, si vous préférez.

— Et je m’achèterais quoi, avec.

— Oh, écoutez, quand le pays sera remis sur pied…

— Quand je l’aurai remis sur ses pieds ?

— Bon, si ce que vous voulez, c’est de faire “tourner la boutique” à votre manière, si c’est le pouvoir qui vous intéresse, je vous garantie que chaque homme, femme et enfant dans ce pays obéira à vos ordres et fera tout ce que vous voulez.

— Après que je leur aurai appris à le faire ?

— Si vous voulez n’importe quoi pour votre propre clan… pour tous ces hommes qui ont disparu… des bons postes… des salaires convenables… des appartements de fonction… un peu de pouvoir… des exonérations d’impôts, n’importe quel privilège spécial… vous n’avez qu’à demander, ils l’auront.

— Une fois que je les aurai ramenés ici ?

— Bon, à la fin… qu’est-ce que vous voulez ?

— De quoi sur terre auriez-vous besoin ?

— Hein ?

— Qu’auriez-vous à m’offrir que je ne pourrais avoir sans vous ?

Il y eut une expression différente dans les yeux de Monsieur Thompson, lorsqu’il revint à la charge, comme s’il se trouvait acculé, et cependant il regarda Galt droit dans les yeux pour la première fois, et il dit lentement :

— Sans moi, vous ne pourriez pas sortir de cette pièce, maintenant.

Galt sourit.

— C’est vrai.

— Vous ne seriez pas capable de produire quoi que ce soit. Vous pourriez être abandonné ici pour y crier famine.

— C’est vrai.

— Bon, et là, vous comprenez ce que je veux dire?

La sonorité joviale et familière revint dans la voix de Monsieur Thompson, comme si l’allusion adressée et reçue pouvait désormais être dissipée en toute sécurité par le seul moyen de l’humour.

— Ce que j’ai trouvé à vous offrir, maintenant, c’est votre vie.

— Ce n’est pas à vous de me l’offrir, Monsieur Thompson. dit Galt d’une voix douce.

Quelque chose dans la voix de Galt secoua Monsieur Thompson pour l’inciter à lui lancer un regard, puis une seconde secousse lui fit regarder ailleurs avec encore plus de promptitude : le sourire de Galt avait presque été gentil.

— Maintenant, dit Galt, « est-ce que vous voyez ce que je veux dire quand j’explique qu’un zéro ne peut pas acheter la vie de quelqu’un à crédit ? C’est moi qui devrais vous accorder ce genre de crédit… et je ne vais pas le faire. Le retrait d’une menace n’est pas un paiement, le déni d’une valeur négative n’est pas une récompense, le retrait de vos gorilles armés ne constitue pas un encouragement, l’offre consistant à ne pas me tuer n’est pas une valeur. »


jeudi 29 octobre 2009

L'endoctrinement étatiste dans les Grandes Ecoles françaises

On sait que l'enseignement de l'économie en France est assez lamentable. Tout ce que semblent retenir les élèves est que l'intervention de l'Etat est toujours nécessaire (vive Keynes !), et qu'il faut avant tout se méfier du marché, des entrepreneurs, et du capitalisme : la seule entité qui sache mieux que tout le monde, c'est exclusivement l'Etat ! Ou plutôt ses serviteurs, tels des prêtres inspirés ou des dieux omniscients et omnipotents.

Quand j'étais à l'école des Ponts (1978-1981), il y avait un cours d'économie, ou plutôt une initiation à l'économie, qui était sans prétention. Guy Benattar, fonctionnaire au ministère de l'Equipement, X'62, Ponts 67, essayait tant bien que mal de nous initier à l'optimum de Pareto et autres choses ésotériques. Même si l'enseignement n'était pas 100% keynésien, et ne reposait pas exclusivement sur les maths, il était quand même aux antipodes de ceux de l'Ecole autrichienne d'économie (que je ne connus que beaucoup plus tard, et qui étaient totalement ignorés en France). Je me souviens avoir eu une bonne note à une interrogation où l'on nous demandait de proposer des remèdes au chômage en France : j'avais recopié en le paraphrasant le programme de l'Union de la gauche mitterrandienne (plan de relance, dépenses à tout-va et tutti quanti, plan testé quelques années plus tard avec le succès que l'on sait) ! Obnubilés par l'illusion gauchiste, les élèves (dont moi) avaient gentiment reproché à Guy Benattar, à la fin de l'année, de ne pas avoir parlé de l'économie socialiste (le terme d'économie socialiste - quasi oxymore - prête à rire, mais nous pensions sincèrement qu'il existait une autre voie parallèlement à l'économie capitaliste ou à l'économie mixte soviétoïde à la française).

Je suis tombé par hasard sur le cours d'économie actuel, fait aux Ponts par un monsieur Stéphane Gallon, cours d'initiation accessible ici : ECONOMIE GENERALE INITIATION, Année scolaire 2009-2010, Ecole Nationale des Ponts et Chaussées.

En lisant ce cours, on peut juger de l'avancée de l'illusion scientiste en économie. Il suffit de voir comme tout est mathématisé, et comme on prend facilement le modèle pour la réalité. Le biais étatiste apparaît clairement à de nombreux endroits (mais qu'attendre d'autre de ce type d'école ?). Par exemple, page 35 :
A RETENIR EN PRIORITE :
* En pratique, les marchés sont imparfaits : l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire car la concurrence n’est pas assez vive (concurrence imparfaite) ou car elle ne conduit pas à une situation optimale pour la société (défaillances de marché).
* Lorsque le nombre d’agents présents sur un marché est trop petit, ces agents peuvent manipuler les prix à leur avantage, et au détriment de la société dans son ensemble. L’Etat doit favoriser une plus grande concurrence ou contrôler les prix.
* En présence de rendements croissants, le monopole est souhaitable pour l’efficacité productive (monopole naturel) mais il faut prévoir d’en contrôler le comportement. Le monopole naturel réalise des pertes si on lui impose de tarifer au coût marginal (ce qui est pourtant optimal socialement).
* En présence d’externalités, les prix ne suffisent plus à orienter correctement le comportement des agents (exemple type : pollution). L’Etat doit agir (taxes, réglementations, permis).
On appréciera le beau sophisme non sequitur : "les marchés sont imparfaits : l’intervention des pouvoirs publics est nécessaire". Je renvoie à Wikibéral pour ceux qui voudraient les réfutations de ce point de vue très "orienté", mais hélas très courant en France.

L'auteur critique également ce qu'il appelle le "credo libéral" (qui est en fait plutôt de l'utilitarisme parétien, puisqu'il s'agit dans la définition qu'il en donne de théorèmes de l’économie du bien-être). L'auteur semble penser que l'économie est une science exacte, car il dit que "ce credo repose sur des théorèmes qui ne sont valides que sous certaines hypothèses, parfois fortes". J'imagine qu'à la fin de l'année les élèves croiront avoir appris plein de choses, alors qu'en fait tout a été ramené à des équations, à des fictions depuis longtemps démontées par les Autrichiens comme la "concurrence pure et parfaite", et à un schématisme dont on prétend tirer des conclusions - évidemment toujours dans un sens étatiste. Quand on a comme seul outil un marteau, tout se transforme en clou ! Vous voulez des maths, on vous en donne, car ça corrobore bien la vulgate étatiste ! Il est certain que le matheux, qui voudrait un jour sortir de ce confortable conformisme, risque d'être en manque d'équations s'il lui prend l'envie de lire des livres sérieux comme l'Action humaine de Ludwig von Mises, ou l'œuvre de Hayek (sans aller jusqu'à des iconoclastes comme Rothbard ou Lemennicier)...

L'avantage considérable du point de vue scientiste pour l'enseignant est sa prétention à l'objectivité, car il semble s'appuyer sur une science rigoureuse (en fait, sur un schématisme mathématique tout à fait réducteur). Il permet de qualifier le libéralisme d'idéologie au même titre que le serait le socialisme. Le scientisme adopte en fait, sans le savoir, le même point de vue que les socialistes. Il faut relire Jean-François Revel à ce sujet :
Un malentendu fausse quasiment toutes les discussions sur les mérites respectifs du socialisme et du libéralisme : les socialistes se figurent que le libéralisme est une idéologie. [...] Les libéraux se sont laissé inculquer cette vision grossièrement erronée d’eux-mêmes. Les socialistes, élevés dans l’idéologie, ne peuvent concevoir qu’il existe d’autres formes d’activité intellectuelle. Ils débusquent partout cette systématisation abstraite et moralisatrice qui les habite et les soutient. Ils croient que toutes les doctrines qui les critiquent copient la leur en se bornant à l’inverser et qu’elles promettent, comme la leur, la perfection absolue, mais simplement par des voies différentes.[...]
Toute idéologie est intrinsèquement fausse, de par ses causes, ses motivations et ses fins, qui sont de réaliser une adaptation fictive du sujet humain à lui-même – à ce « lui-même », du moins, qui a décidé de ne plus accepter la réalité, ni comme source d’information ni comme juge du bien-fondé de l’action.[...]
Le libéralisme n’est pas le socialisme à l’envers, n’est pas un totalitarisme idéologique régi par des lois intellectuelles identiques à celles qu’il critique.
Texte complet ici : La mémoire tronquée.

Heureusement, les bons textes se trouvent sur Internet. Pas besoin de maîtriser les mathématiques avancées pour comprendre le fonctionnement général de l'économie. Tout espoir n'est pas perdu pour la jeune génération !

jeudi 22 octobre 2009

Le privilège de la stupidité

Une vidéo qui rejoint mon article sur le marché de la stupidité. J'essayais de déceler dans le système électif une possible stupidité de l'électeur, Richard Maybury s'intéresse plus directement à celle du gouvernement. L'argument est simple : l'homme de l'Etat n'étant jamais dépendant des usagers des services publics, consommateurs forcés dont il tire des ressources ad libitum, il en résulte que son "service" est loin de présenter les qualités qu'on pourrait espérer. C'est également illustré par la loi de Savas ainsi que par la plus approximative loi de Friedman (David).

lundi 19 octobre 2009

La Loi (Frédéric Bastiat, 1850) - version courte


Un texte qui devrait être lu et médité par tous ceux qui s'occupent de droit, de législation et de politique. Sous peine de tomber dans "l'égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie" dont parle Bastiat.

Vu le point où on en est arrivé en matière de droit positif aujourd'hui dans le monde, on peut rêver...

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La loi pervertie! La loi — et à sa suite toutes les forces collectives de la nation, — la Loi, dis-je, non seulement détournée de son but, mais appliquée à poursuivre un but directement contraire! La Loi devenue l'instrument de toutes les cupidités, au lieu d'en être le frein! La Loi accomplissant elle-même l'iniquité qu'elle avait pour mission de punir! Certes, c'est là un fait grave, s'il existe, et sur lequel il doit m'être permis d'appeler l'attention de mes concitoyens.
(…)

Ce n'est pas parce que les hommes ont édicté des Lois que la Personnalité, la Liberté et la Propriété existent. Au contraire, c'est parce que la Personnalité, la Liberté et la Propriété préexistent que les hommes font des Lois.

Qu'est-ce donc que la Loi? Ainsi que je l'ai dit ailleurs, c'est l'organisation collective du Droit individuel de légitime défense.

Chacun de nous tient certainement de la nature (…) le droit de défendre sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, puisque ce sont les trois éléments constitutifs ou conservateurs de la Vie, éléments qui se complètent l'un par l'autre et ne se peuvent comprendre l'un sans l'autre. Car que sont nos Facultés, sinon un prolongement de notre Personnalité, et qu'est-ce que la Propriété si ce n'est un prolongement de nos Facultés?

Si chaque homme a le droit de défendre, même par la force, sa Personne, sa Liberté, sa Propriété, plusieurs hommes ont le Droit de se concerter, de s'entendre, d'organiser une Force commune pour pourvoir régulièrement à cette défense.

Le Droit collectif a donc son principe, sa raison d'être, sa légitimité dans le Droit individuel; et la Force commune ne peut avoir rationnellement d'autre but, d'autre mission que les forces isolées auxquelles elle se substitue.

Ainsi, comme la Force d'un individu ne peut légitimement attenter à la Personne, à la Liberté, à la Propriété d'un autre individu, par la même raison la Force commune ne peut être légitimement appliquée à détruire la Personne, la Liberté, la Propriété des individus ou des classes.

Car cette perversion de la Force serait, en un cas comme dans l'autre, en contradiction avec nos prémisses. Qui osera dire que la Force nous a été donnée non pour défendre nos Droits, mais pour anéantir les Droits égaux de nos frères? Et si cela n'est pas vrai de chaque force individuelle, agissant isolément, comment cela serait-il vrai de la force collective, qui n'est que l'union organisée des forces isolées?

Donc, s'il est une chose évidente, c'est celle-ci: La Loi, c'est l'organisation du Droit naturel de légitime défense; c'est la substitution de la force collective aux forces individuelles, pour agir dans le cercle où celles-ci ont le droit d'agir, pour faire ce que celles-ci ont le droit de faire, pour garantir les Personnes, les Libertés, les Propriétés, pour maintenir chacun dans son Droit, pour faire régner entre tous la Justice.

Et s'il existait un peuple constitué sur cette base, il me semble que l'ordre y prévaudrait dans les faits comme dans les idées. Il me semble que ce peuple aurait le gouvernement le plus simple, le plus économique, le moins lourd, le moins senti, le moins responsable, le plus juste, et par conséquent le plus solide qu'on puisse imaginer, quelle que fût d'ailleurs sa forme politique.

Car, sous un tel régime, chacun comprendrait bien qu'il a toute la plénitude comme toute la responsabilité de son Existence. Pourvu que la personne fût respectée, le travail libre et les fruits du travail garantis contre toute injuste atteinte, nul n'aurait rien à démêler avec l'État. Heureux, nous n'aurions pas, il est vrai, à le remercier de nos succès; mais malheureux, nous ne nous en prendrions pas plus à lui de nos revers que nos paysans ne lui attribuent la grêle ou la gelée. Nous ne le connaîtrions que par l'inestimable bienfait de la Sûreté.

On peut affirmer encore que, grâce à la non-intervention de l'État dans des affaires privées, les Besoins et les Satisfactions se développeraient dans l'ordre naturel. On ne verrait point les familles pauvres chercher l'instruction littéraire avant d'avoir du pain. On ne verrait point la ville se peupler aux dépens des campagnes, ou les campagnes aux dépens des villes. On ne verrait pas ces grands déplacements de capitaux, de travail, de population, provoqués par des mesures législatives, déplacements qui rendent si incertaines et si précaires les sources mêmes de l'existence, et aggravent par là, dans une si grande mesure, la responsabilité des gouvernements.

Par malheur, il s'en faut que la Loi se soit renfermée dans son rôle. Même il s'en faut qu'elle ne s'en soit écartée que dans des vues neutres et discutables. Elle a fait pis: elle a agi contrairement à sa propre fin; elle a détruit son propre but; elle s'est appliquée à anéantir cette Justice qu'elle devait faire régner, à effacer, entre les Droits, cette limite que sa mission était de faire respecter; elle a mis la force collective au service de ceux qui veulent exploiter, sans risque et sans scrupule, la Personne, la Liberté ou la Propriété d'autrui; elle a converti la Spoliation en Droit, pour la protéger, et la légitime défense en crime, pour la punir.

Comment cette perversion de la Loi s'est-elle accomplie? Quelles en ont été les conséquences?

La Loi s'est pervertie sous l'influence de deux causes bien différentes: l'égoïsme inintelligent et la fausse philanthropie.

Parlons de la première.

Se conserver, se développer, c'est l'aspiration commune à tous les hommes, de telle sorte que si chacun jouissait du libre exercice de ses facultés et de la libre disposition de leurs produits, le progrès social serait incessant, ininterrompu, infaillible.

Mais il est une autre disposition qui leur est aussi commune. C'est de vivre et de se développer, quand ils le peuvent, aux dépens les uns des autres. Ce n'est pas là une imputation hasardée, émanée d'un esprit chagrin et pessimiste. L'histoire en rend témoignage par les guerres incessantes, les migrations de peuples, les oppressions sacerdotales, l'universalité de l'esclavage, les fraudes industrielles et les monopoles dont ses annales sont remplies.

Cette disposition funeste prend naissance dans la constitution même de l'homme, dans ce sentiment primitif, universel, invincible, qui le pousse vers le bien-être et lui fait fuir la douleur.

L'homme ne peut vivre et jouir que par une assimilation, une appropriation perpétuelle, c'est-à-dire par une perpétuelle application de ses facultés sur les choses, ou par le travail. De là la Propriété.

Mais, en fait, il peut vivre et jouir en s'assimilant, en s'appropriant le produit des facultés de son semblable. De là la Spoliation.

Or, le travail étant en lui-même une peine, et l'homme étant naturellement porté à fuir la peine, il s'ensuit, l'histoire est là pour le prouver, que partout où la spoliation est moins onéreuse que le travail, elle prévaut; elle prévaut sans que ni religion ni morale puissent, dans ce cas, l'empêcher.

Quand donc s'arrête la spoliation? Quand elle devient plus onéreuse, plus dangereuse que le travail.

Il est bien évident que la Loi devrait avoir pour but d'opposer le puissant obstacle de la force collective à cette funeste tendance; qu'elle devrait prendre parti pour la propriété contre la Spoliation.

Mais la Loi est faite, le plus souvent, par un homme ou par une classe d'hommes. Et la Loi n'existant point sans sanction, sans l'appui d'une force prépondérante, il ne se peut pas qu'elle ne mette en définitive cette force aux mains de ceux qui légifèrent.

Ce phénomène inévitable, combiné avec le funeste penchant que nous avons constaté dans le cœur de l'homme, explique la perversion à peu près universelle de la Loi. On conçoit comment, au lieu d'être un frein à l'injustice, elle devient un instrument et le plus invincible instrument d'injustice. On conçoit que, selon la puissance du législateur, elle détruit, à son profit, et à divers degrés, chez le reste des hommes, la Personnalité par l'esclavage, la Liberté par l'oppression, la Propriété par la spoliation.

Il est dans la nature des hommes de réagir contre l'iniquité dont ils sont victimes. Lors donc que la Spoliation est organisée par la Loi, au profit des classes qui la font, toutes les classes spoliées tendent, par des voies pacifiques ou par des voies révolutionnaires, à entrer pour quelque chose dans la confection des Lois. Ces classes, selon le degré de lumière où elles sont parvenues, peuvent se proposer deux buts bien différents quand elles poursuivent ainsi la conquête de leurs droits politiques: ou elles veulent faire cesser la spoliation légale, ou elles aspirent à y prendre part.
(…)

Qu'est-ce que la Loi? que doit-elle être? quel est son domaine? quelles sont ses limites? où s'arrêtent, par suite, les attributions du Législateur?

Je n'hésite pas à répondre: La Loi, c'est la force commune organisée pour faire obstacle à l'Injustice — et pour abréger, la Loi, c'est la Justice.

Il n'est pas vrai que le Législateur ait sur nos personnes et nos propriétés une puissance absolue, puisqu'elles préexistent et que son œuvre est de les entourer de garanties.

Il n'est pas vrai que la Loi ait pour mission de régir nos consciences, nos idées, nos volontés, notre instruction, nos sentiments, nos travaux, nos échanges, nos dons, nos jouissances.

Sa mission est d'empêcher qu'en aucune de ces matières le droit de l'un n'usurpe le droit de l'autre.

La Loi, parce qu'elle a pour sanction nécessaire la Force, ne peut avoir pour domaine légitime que le légitime domaine de la force, à savoir: la Justice.

Et comme chaque individu n'a le droit de recourir à la force que dans le cas de légitime défense, la force collective, qui n'est que la réunion des forces individuelles, ne saurait être rationnellement appliquée à une autre fin.

La Loi, c'est donc uniquement l'organisation du droit individuel préexistant de légitime défense.

La Loi, c'est la Justice.

Il est si faux qu'elle puisse opprimer les personnes ou spolier les propriétés, même dans un but philanthropique, que sa mission est de les protéger.

Et qu'on ne dise pas qu'elle peut au moins être philanthropique, pourvu qu'elle s'abstienne de toute oppression, de toute spoliation; cela est contradictoire. La Loi ne peut pas ne pas agir sur nos personnes ou nos biens; si elle ne les garantit, elle les viole par cela seul qu'elle agit, par cela seul qu'elle est.
(…)

Il faut le dire: il y a trop de grands hommes dans le monde; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens se placent au-dessus de l'humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s'occuper d'elle.

On me dira: Vous vous en occupez bien, vous qui parlez. C'est vrai. Mais on conviendra que c'est dans un sens et à un point de vue bien différents, et si je me mêle aux réformateurs c'est uniquement pour leur faire lâcher prise.

samedi 23 mai 2009

Une perspective pessimiste : à quoi bon des libertariens dans un monde étatique ?

Publié aussi sur le Québécois Libre, ici.

« A quoi bon des poètes en des temps de détresse ? », se demandait au XIXe siècle Hölderlin, grand poète lyrique de langue allemande, avant de mourir fou. J’ignore si la détresse est devenue moins poétique, ce que je crains est qu’aujourd’hui sa cause profonde soit étatique !

Demandons-nous en parodiant le poète : à quoi bon des libertariens dans un monde étatique ? L’Etat n’a-t-il pas tout envahi, en se masquant derrière les meilleurs prétextes : la morale, la solidarité, la justice, la sécurité, l’intérêt général ? Son idéologie autojustificatrice n’a-t-elle pas profondément pénétré les cerveaux, à tel point, comme l’écrivait Bastiat, ce visionnaire, « qu'on est réduit à compter avec une population qui ne sait plus agir par elle-même, qui attend tout d'un ministre ou d'un préfet, même la subsistance, et dont les idées sont perverties au point d'avoir perdu jusqu'à la notion du Droit, de la Propriété, de la Liberté et de la Justice. » ?

L’Etat ne s’avance jamais à visage découvert, ou plutôt « à idéologie découverte » : même si sa seule loi est en dernier lieu la loi du plus fort (masquée par tous les artifices du droit positif), et sa seule raison le fait du prince (c’est-à-dire de ceux qui sont aux manettes de la machine étatique : politiciens, technocrates, et les groupes de pression qui ont leurs faveurs), il ne manque jamais d’intellectuels subventionnés pour justifier son action, cacher sa vraie nature et trouver des boucs émissaires pour le disculper des catastrophes qu’il provoque (la crise financière actuelle l’illustre excellemment). Et les « sujets » de l’Etat eux-mêmes en redemandent, incapables de comprendre l’assujettissement dans lequel ils sont enfermés, victimes dociles d’une servitude volontaire, oubliant que puisque ce sont eux qui font vivre l’Etat, ce dernier ne saurait les faire vivre.

Allons jusqu’au bout de cette perspective pessimiste. Peut-on imaginer à la tête du pouvoir, quelles que soient les constitutions, les évolutions et les révolutions, autre chose qu’une petite élite immorale, qui use et abuse de la machine étatique dans son propre intérêt aux dépens d’une masse aveuglée, avec l’aide d’une fonction publique aux ordres et d’une clientèle intéressée (l’Etat ponctionne très profond et arrose très large) ? Son succès tient et tiendra à la force de son idéologie (quoi de mieux que de grands mots creux : « république », « démocratie », « justice sociale »), à ses relais dans l’opinion (quoi de mieux pour cela qu’une presse subventionnée ?), à son acceptation par le plus grand nombre (quoi de mieux pour cela qu’un état-providence faussement généreux ?), à son apparente légitimité (quoi de mieux que l’imposture démocratique qui permet de voler autrui dans l’impunité ?). Nos étatistes sont cent fois plus vicieux et puissants que les monarques d’antan. Leur entreprise consiste à spolier délibérément les plus faibles et à confisquer la richesse là où elle est produite. Inutile de se voiler la face : nos princes ont réussi au-delà de toute espérance.

Mais peut-il exister des princes soucieux du bien du peuple, qui fassent passer son intérêt avant le leur, conscients du risque de « corruption absolue » qui découle du pouvoir absolu ? L’argument libertarien est sans appel : dès que le pouvoir sort de sa sphère légitime, qui consiste à faire respecter le droit naturel, et qu’il s’occupe de monnaie, d’éducation, de santé, de culture, de religion, etc., le prince est immanquablement immoral, quelles que soient par ailleurs ses qualités. Cela se traduisait autrefois par un léviathan alternativement belliqueux, esclavagiste, théocratique, impérialiste, colonialiste, paternaliste. Dans la variante moderne qui est celle de notre époque, cela se traduit in fine par des déficits accrus et une dette qui sera impossible à rembourser, avec un prince « démocratiquement » élu qui dispense l’argent volé en espérant que d’autres que lui, dans un avenir indéterminé, s’emploieront à nettoyer les écuries d’Augias et à remédier aux dégâts collatéraux. C’est le contribuable futur qui payera (croit-on), ou bien on dévaluera la monnaie sans se soucier de la ruine du pays. Le moment venu, on trouvera bien la victime expiatoire, politiquement faible, qui conviendra.

Le degré d’étatisme dans un pays donné peut se mesurer par deux paramètres : l’éthique (ou l’absence d’éthique) de l’élite au pouvoir ; la lucidité (ou l’aveuglement) du citoyen ordinaire. Et à ce jour il n’y a pas plus de despotes éclairés, capables d’autolimiter leur pouvoir, que de sujets bien au fait de leurs droits, insensibles à la démagogie ambiante et peu portés à ce « désir de vivre de l’impôt » que diagnostiquait Tocqueville en ce qui concerne la France. Le libertarien s’époumone en vain à crier que le roi est nu, malgré son pouvoir presque absolu, et que ses sujets, malgré leur prétendue « conscience citoyenne », sont ignorants, complaisants, profiteurs ou mus par l’éternel démon de la jalousie sociale.

A quoi servons-nous donc ? Peut-être uniquement à rendre témoignage, à rappeler à ceux que l’étatisme triomphant n’a pas encore aveuglés que les mots galvaudés d’éthique et de justice ont un sens objectivement défini, reposant sur le respect de la liberté individuelle et du droit de propriété. C’est peu, mais c’est beaucoup quand même.